« Nous sans l’Etat » et « Rester Barbare » : les Barbares, c’est nous

Un de mes grands plaisirs de libraire est d’établir des correspondances entre les livres. Je rêve d’une librairie (ou d’une bibliothèque personnelle) dans laquelle tous les ouvrages seraient reliés par le fil magique d’une correspondance, d’un renvoi les uns vers les autres. Car les livres se répondent, se parlent, se posent en miroir les uns des autres. Mais pour moi, le lien le plus fort est celui de la filiation. Comme si chaque livre faisait suite au précédent, reprenait le propos là où l’autre l’aurait laissé. J’aime à naviguer d’un ouvrage à l’autre en me disant qu’ils sont une cordée à l’assaut d’un Everest et qu’ils ne le graviront qu’en se passant le relais.

Aussi, quand on découvre coup sur coup deux livres qui se relaient ainsi parfaitement, c’est un grand bonheur d’abord de les lire, puis de les poser sur la table de la librairie et de les proposer à d’autres lecteurs.

C’est le cas des deux ouvrages publiés récemment que sont Nous sans l’État de Yasanaya Elena Aguilar Gil et Rester Barbare de Louisa Yousfi.

Le premier est un livre qui ouvre l’esprit, qui donne à voir la question décoloniale par les yeux d’une militante Mixe de langue ayuujk. Il pose avec précision et sans compromis les questions de l’identité et de l’appartenance. De la façon dont les Etats-Nation imposent une identité qu’ils construisent de toute pièce et de comment ils s’en servent comme un outil de répression. L’intérêt de ce livre est qu’il pose la possibilité de réfléchir en dehors du cadre de l’État et de ses institutions quand nous, Européens acclimatés au nationalisme, avons oublié cette liberté. Oui, il y a des peuples qui n’ont pas d’État (hors celui que le colonialisme leur a imposé) et qui préfèrent ne pas en avoir, qui veulent fonctionner hors de ce système qui se révèle le plus souvent pyramidal et écrasant.

La relative facilité de ce livre (entendez facilité à entendre et accepter son propos) vient du fait que Yasnaya Elena Aguilar Gil nous parle de loin. Elle s’en prend à l’État assimilationniste, au dogme d’une République unie et indivisible (comme le déclare le Mexique dans sa constitution, mais vous me voyez venir) depuis un pays lointain, une République que nous aurions tendance à considérer comme faillie et il nous est facile de nous ranger du côté des « gentils indiens » persécutés de l’autre côté de l’Atlantique et qui ne veulent pas s’intégrer au modèle qu’on leur propose.

C’est là que Louisa Yousfi et son «Rester Barbare prend le relais. Un court mot sur le titre puisqu’il peut paraître énigmatique, mais court, car l’autrice l’explique forcément mieux : il s’agit d’une réflexion de Kateb Yacine, l’écrivain algérien, qui expliquait avoir tant à dire aux « civilisés » que nous sommes, qu’il devait garder une « part de barbarie » pour pouvoir l’exprimer.

Louisa Yousfi reprend ses termes et s’en sert d’analyse politique (dans la droite ligne du Parti des Indigènes de la République, le PIR), ou plutôt de programme politique. Et là, le lien est évident avec Nous sans l’État. Tout comme les Indiens du Mexique, elle pense que les Noirs et Arabes de France souffrent conjointement de l’assimilationnisme et du rejet, ce qui les détruit s’ils tentent de s’intégrer. Soit qu’ils en perdent leurs racines, soit qu’ils demeurent relégués à être des sauvages. Louisa Yousfi refuse d’être la « bonne sauvage » des dominants. Pour elle, la clé du « devenir humain » est, comme Kateb Yacine le pressent, de « rester barbare ». Pour étayer sa thèse, elle propose plusieurs analyses littéraires, dont la plus marquante demeure, à mes yeux, celle de Fin d’un primitif de Chester Himes (qu’on a aussi le plaisir de vous proposer à la librairie). Mais là encore c’est peut-être parce que ce livre parle des États-Unis et que l’on a beaucoup moins de mal à voir combien ce pays s’est construit sur des postulats racistes et que l’on peine à accepter qu’il en va en partie de même en France (les Arabes étant nos « Nègres », pour parler crûment). Tout au long du livre, Louisa Yousfi cherche une position qui lui semble tenable, et c’est dur de voir qu’elle n’en accepte aucune. Dur pour ceux qui croiraient en un idéal républicain et armés de toute la bonne volonté intégrationniste du monde. Les icônes littéraires qu’elle convoque, principalement issues du rap (Booba et PNL, dont on regrettera une exégèse peut-être un peu longuette) ont délibérément choisi la voie de la « Bararie », mais c’est pour mieux prouver, comme le disait Lévi Strauss (bizarrement absent de ce livre) « qu’il n’y a de barbares que ceux qui croient en la barbarie ». Bref, les Barbares, c’est nous.

Nous sans l’État – Yasanaya Elena Aguilar Gil
Éditions Ici Bas – 144 pages – 15 €

Rester Barbare – Louisa Yousfi

La Fabrique – 160 pages – 10 euros

 

13 mai, RDV féministe du printemps : Notre-Corps Nous-mêmes, la santé pour et par les femmes

Vendredi 13 mai à partir de 19h, Pied-de-Biche migre à la ferme des Fromentaux (Retournac)
N’oubliez pas notre RDV féministe de ce printemps!!!
La rencontre avec Mounia El Kotni et Naïké Desquesnes, deux membres du collectif « Notre corps, nous-mêmes » qui a réactualisé le manuel de santé des femmes du même nom paru dans les années 70.
 » Ce manuel pourra accompagner les femmes dans les différentes expériences de leur vie (règles, sexualités, accouchements, ménopause, prise de conscience de son corps, choix de vie, travail…) et les aider à se défendre contre les injonctions et les violences patriarcales dans la sphère intime, institutionnelle ou publique. Nous avions envie de rendre accessible une information fondée et bienveillante, de reconquérir ce terrain, de disposer d’un livre de confiance qui soit transmissible à nos filles, nos sœurs, nos mères, nos amies, nos compagnes… dès l’adolescence et jusqu’à la vieillesse. » (https://www.notrecorpsnousmemes.fr/a-propos)

Soirée en non-mixité
entrée libre/ grignotage prix libre de 19h à 20h
adhésion à l’association: 5 euros
adresse: Ferme des Fromentaux
Le Mazel, 43130 Retournac.

Conseil lecture : Comment s’occuper un dimanche d’élection, de François Bégaudeau, aux éditions Divergences

« Si l’attribution du label démocrate à un pays incluait dans ses critères, non plus seulement la liberté d’expression, mais aussi la capacité effective de ses habitants à peser sur la distribution des richesses, sur les pratiques de l’élevage industriel, sur l’autorisation de commercialiser un médicament, sur l’achat par des promoteurs de parcelles du littoral, (…) la France ne l’obtiendrait pas. Aucun pays ne l’obtiendrait. »

François Bégaudeau est un rhéteur. Aussi ne faut-il pas le croire lorsqu’il déclare au début de « Comment s’occuper un dimanche d’élection » qu’il pratique l’abstention sans la professer, qu’il se moque bien de savoir qui vote ou ne vote pas. C’est tout l’inverse qu’il fait avec ce livre.

Au départ débonnaire quant au sujet du vote, le texte se prétend d’abord une défense de ceux qui ne veulent pas voter, ou plutôt une adresse à ceux qui leur rebattent les oreilles avec le « devoir citoyen » que serait le vote. En cela, difficile de ne pas être d’accord avec l’auteur, le vote ne fait pas la démocratie, les exemples ne manquent pas, même aujourd’hui (ou surtout aujourd’hui ?) de régimes autoritaires parvenus au pouvoir par la voix des urnes.

Et ne venez pas chatouiller Bégaudeau en lui rappelant que « quand même, on a la liberté d’expression ». Il se ferait clair : sans pouvoir d’agir, elle ne sert pas à grand-chose votre liberté d’expression (demandez aux Gilets Jaunes). D’ailleurs vu son goût pour une sorte de situationnisme, on aurait presque préféré en lever le « S’»  à « s’occuper » pour ne garder que « Comment occuper un dimanche d’élection » (en mode barricades vous voyez?).

Jusque là, on reste dans le domaine du facile, de l’accepté par presque tous, des arguments auxquels les défenseurs du vote savent rétorquer. On vous fait pas un dessin, vous avez sûrement déjà entendu. Mais, là, le Bégaudeau, il fait ça pour amadouer le votant, pour le mettre en condition. Car ensuite, la critique est plus sévère et franche, plus intéressante aussi. Au vote isolé (on pourrait dire isolant), l’auteur oppose le vote en situation et tous les engagements politiques qui eux ont un vrai sens, car au fil des pages, il fait remarquer qu’on ne dit rien en votant, ou plutôt que l’on peut dire tout et son contraire, ce qui est finalement pire.

Déjà, on entend des gens dans le fond qui rouspètent, il faut dire que la propagande électoraliste nous a tous pris tout petit. Et « gens qui sont morts pour ça », et «  si tous les gens de gauche votaient, on gagnerait » (merci Maurice) et « dans les dictatures ils seraient bien contents de voter », on s’arrêtera là, la liste est longue et vous la connaissez. Bégaudeau répond à tout cela avec le sens de la formule qu’on lui connaît −celui qui permet parfois de se passer d’une analyse de fond quand le mot est bon−, mais qu’importe, c’est aussi ce qui fait l’intérêt de ce livre : il est une réponse percutante et sans concession pour ceux qui en ont marre qu’on les prenne pour des dindons et qui ont bien vu que le jeu électoral (car c’est bien souvent par jeu que l’on vote encore et là-dessus Bégaudeau n’a rien à reprocher) est fait par et pour les puissants, qu’il n’a rien d’une concession démocratique si aucun contrôle ne s’exerce après lui, ne fait pas progresser la démocratie voire la fait reculer et finit structurellement par amener les plus droitistes des candidats au pouvoir.

Voilà. Rhéteur je vous disais, François Bégaudeau, car au début de son texte, il voulait vous faire croire que ça lui en touchait une sans faire bouger l’autre, que vous votiez, à la fin vous aurez compris que ce qu’il veut dire, c’est bien que le vote est précisément le vol du pouvoir du peuple (= de la démocratie, pour ceux qui suivent un minimum).

Allez, comme il faut bien un brin d’optimisme dans tout essai digne de ce nom, on partira avec l’idée que finalement, la France de ceux qui ne votent pas (sans compter tous ceux qui n’ont pas le droit même s’ils vivent ici, travaillent ici… non, mais là, soyons sérieux, on vous parle de ceux qui auraient le droit et ne le font pas) est parfois bien plus citoyenne et politisée que celle qui vote, si elle se donne la peine de peser sur la vie de son entreprise, d’aller voir son maire de temps en temps, de réclamer haut et fort ce qu’elle veut vraiment, bref de s’investir, au-delà de deux fois cinq minutes dans l’isoloir tous les cinq ans.

Antonin

Comment s’occuper un dimanche d’élection, de François Bégaudeau, éditions Divergences.

Sortie le 11 mars 2022 (comme ça ça vous donne encore le temps de ne pas aller voter).

14 euros