Conseil lecture : Le Sabot (pour détourner le temps qui passe)

Parce qu’il faut savoir prendre un peu de temps pour qu’une phrase nous émeuve, alors il faut lire Le Sabot. Une étrange revue pour qui pense, quand il entend ce mot, à l’enquête, à la prise de position, ou même au samizdat enflammé. Il y a un peu de ça dans ces quelques pages A4 de littérature quasi-clandestine (car arrachée aux intestins des écrivains), mais il y a aussi autre chose. Il y a la croyance que l’on peut puiser dans les mots une force assez puissante pour saboter le monde, c’est-à-dire en arrêter les rouages. Que cet arrêt provienne des mots eux-mêmes ou de la position du lecteur qui les reçoit, je n’en suis pas sûr, mais qu’importe.

On ne peut pas lire de poésie sur un coin du bureau, avec seulement un coin de cerveau, il en va de même pour Le Sabot dont les textes, justement, tirent souvent vers la poésie. Il faut choisir son moment, ne pas être déranger. Et parfois, au détour d’une page, la phrase qui donnera son sens à toute la lecture.

Rencontre avec Anne Sibran, samedi 11 juin

Le Premier rêve du monde

Anne Sibran (ed Gallimard, mars 2022)

Pour Paul Cézanne, le regard est cet emboîtement de « la main de l’œil dans la main du monde ». Chaque matin il part au motif retrouver l’environnement sauvage de la montagne Sainte Victoire dans la région aixoise. Mais le vent, la lumière, la poussière maltraitent ses yeux, « quelque chose se détache de lui ! » Le grand maître va devoir s’en remettre à Barthélémy Racine, un ophtalmologue de génie qui nourrit une certaine défiance à l’égard de ces hommes qui prétendent « enfermer un éclat de réalité dans un carré de toile peinte. »

Et lorsque nous faisons connaissance avec sa femme Kitsidano, aveugle de naissance et membre du clan des Pieds légers, alors nous plongeons dans une profonde réflexion sur la préhension du monde, avec les mains, les yeux ou les pieds, une méditation sur le beau quand « face au vide magnétique, le regard du peintre se renverse, bascule vers son dedans ».

Sur les brisées de ses précédents ouvrages, Je suis la bête et l’Enfance d’un chaman, Anne Sibran nous entraîne de son style capiteusement poétique vers un monde mystérieux avec en trame de fond les rapports entre nature et culture.

La librairie Pied-de-biche Marque-page est heureuse de vous proposer une rencontre avec une écrivaine passionnante, sous le signe du regard intérieur, de la quête effrénée de la beauté, autour d’un ouvrage qui nous décentre et nous émerveille, à mille lieues de la brutale et surpesante actualité.

 Moment d’apesanteur, de rêve, l’essence et le plaisir de la littérature, c’est samedi 11 juin à 15h00 au Fau (commune de Mézères), à très bientôt…

pour info :

https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Haute-Enfance/Le-premier-reve-du-monde#

http://www.anne-sibran.com

Anne Sibran sera par ailleurs invitée le 16 juillet prochain au festival in d’Avignon à présenter son travail d’écriture : https://festival-avignon.com/fr/edition-2022/programmation/voix-d-auteurs-anne-sibran-201150

 

Conseil de lecture : Le Chomor (pour se mettre la tête à l’envers)

Ça fait souvent bien de dire qu’on ne sait pas trop par où commencer une chronique d’un livre. Que l’ouvrage que l’on s’apprête à mettre en lumière est trop dense, trop riche et plein d’idées pour savoir par où le prendre. Souvent, c’est de la frime (un bouquin, ça se commence par le début et c’est tout et ça se prend par la tranche, voilà). C’est pour bien faire remarquer que oui, ce bouquin compliqué, ce « livre univers », on se l’est tapé et on en est le chroniqueur avisé et introduit (parce qu’en plus on l’a reçu en service de presse et donc on l’a pas payé, vous comprenez, « on » est un prescripteur).

Eh bien pourtant, le livre de Martin Mongin, Le Chomor, a un peu de ça. Je pourrais vous le résumer, mais ça ne lui rendrait pas justice (hey, même le résumé d’un livre de Philippe Roth ça peut ressembler à une mauvaise série). Ce qui fait le sel et l’attrait de ce livre complètement dingue (oui oui, je pèse mes mots), c’est la manière dont il emmène le lecteur plus loin qu’il l’aurait jamais accepté avec un autre roman. Je ne sais pas comment fait ce type (l’auteur), mais il vous sort les rebondissements les plus barges sans jamais vous perdre.

Allez, je vous fais quand même l’histoire de base, mais franchement ne vous arrêtez pas à ça : une sorte de groupe clandestin entreprend de renverser l’hydre capitaliste, laquelle se trouve être réellement une sorte de monstre (oui je dis beaucoup de fois « une sorte », mais c’est parce qu’on ne sait jamais vraiment d’où toute provient ni ce que sont réellement les choses – vous avez compris : ce livre joue avec la réalité, il y a du Philip K.Dick là-dedans) dont il faut trouver différents points faibles qui, s’il sont correctement frappés comme un point vital aux arts martiaux, finiront par le détruire. Le dernier de ces points vitaux étant le fameux « Chomor » (le nom duquel étant explicité, mais là, ça prendrait vraiment trop de temps à expliquer là).

Au fil des chapitres voir des pages, le texte passe d’un genre à l’autre. Ça fourmille de références et de clin d’œil que l’on peut choisir de ne pas relever, mais qui sont en général assez drôle quand on capte. Mais bien sûr, on ne capte pas tout, et ce n’est finalement pas si grave. Mais surtout, le texte passe d’un genre à l’autre, à chaque nouvelle page on pense avoir compris où nous mène l’auteur et dans quel bateau il nous a embarqués, mais en vrai, non. Au chapitre suivant cela change et l’on saute allègrement du thriller fantastique, au film de Science-Fiction, voire d’horreur en passant par le livre dont vous êtes le héros, dans la peau d’une mairesse voulant remporter le prix de la ville la plus «SmartCity », dans une description qui ne déplairait pas à Damasio (tout en le faisant passer pour un théoricien pas fun). En parlant de Damasio, ceux qui ont lu Les Furtifs se souviennent sans doute avec une petite lueur d’envie dans les yeux du philosophe Varech planqué dans son château d’eau à théoriser la quatrième révolution prolétarienne alliée aux animaux. Eh bien sachez que Le Chomor contient un Varech puissance 12, en la personne de Jean-Philippe Voruz, hyper théoricien de la chute du capitalisme (qui a publi ses livres chez La Tempête, un éditeur qu’on aime bien à PBMP même si on comprend pas tout) et dont il ne faudrait pas parler à BHL au risque qu’il croie que Jean-Michel Voruz existe vraiment (comme son Jean-Baptiste Botul) et qu’il n’aille chanter ses louanges dans tous les JT, la chemise grande ouverte et les cheveux au vent.

Il faut dire, à la décharge de BHL que le livre joue sacrément avec le réel, et je ne saurais vous dire ce qu’il y a de vrai là-dedans. Je dois avouer m’être surpris à aller vérifier certains trucs sur Internet pour en avoir le cœur net. Autant vous dire que je n’en ressors pas net du tout.

Bref, ce livre oscille entre la rencontre de Donjons et Dragon avec le Da Vinci Code (je dis ça comme ça, je l’ai pas lu), ou plutôt entre Thomas Pynchon et le Seigneur des Anneaux, euh, non X-Files et La Zone du Dehors ou L’insurrection qui vient  et un bout du Déchronologue (gros clin d’œil pour ceux qui ont lu ce livre admirable, pour les autres on l’a toujours en stock à la librairie car on l’adore). Bon, en fait, on s’y perd, et c’est super bon.

Antonin

Le Chomor – Martin Mongin – Éditions Tusitala – 600 pages – 23 euros

PS : à noter pour les libraires de PBMP (oui on se parle entre nous via ce blog) qu’on pourra même le vendre en « régionalisme » si on nous demande, puisqu’une partie de l’intrigue se joue dans le Meygal. Gros plus commercial donc, on sait que le terroir ça vend !

Conseil de lecture : Lettres à Clipperton


D’Irma Pelatan, nous sommes déjà à PBMP de grands défenseurs du premier roman : L’odeur de chlore. Nous aimions sa manière fine et forte à la fois de mélanger l’intime et l’histoire, la subtile dramaturgie emmenant le lecteur, sans avoir l’air d’y toucher, vers un climax déroutant.


Toutes ces qualités, on les retrouve dans son second ouvrage, Lettres à Clipperton. Un roman épistolaire très original basé sur une série de contraintes très oulipiennes, dont la principale fut celle de s’adresser à « tout résidant » d’une île (Clipperton, donc) qui ne possède pas d’habitants. Ou plutôt si, elle « possède » beaucoup de monde, cette île, ou plutôt elle les obsède. À commencer par l’autrice elle-même, qui au fil des pages embarque avec elle le lecteur dans une sorte d’obsession dont les motifs sont au début assez nébuleux, comme découpés dans une brume épaisse, qu’Irma Pelatan s’attache à dissiper missive après missive, avec un sens du suspense non négligeable.


En réalité, on oublie vite les contraintes que s’est imposées l’autrice (même si elles valent leur pesant de sable clippertonien – nous n’en dirons pas plus, car c’est une gourmandise de les découvrir dans la postface du livre), pour se laisser prendre dans ce récit à la fois intime et universel de la découverte d’un territoire inhabité et relevant presque du rêve, du fantasme.


Un livre que l’on dévore en quelques jours à peine et qui, comme son précédent ouvrage, délivre bien des surprises.


Ajoutons que le livre est agrémenté d’une série de photos par les artistes Hesse et Romier, pour lesquelles certains amateurs dont nous faisons partie auraient aimé un plus bel écrin. Oui, le livre aurait peut-être été plus cher avec une impression de meilleure qualité, mais ces photos (et ces artistes) le méritaient sans aucun doute (de même qu’une possible mention en couverture). Reste qu’elles font là un bon « bonus », à ce livre, un autre regard sur cette île mystérieuse et magnétique.

Antonin

Lettres à Clipperton – Irma Pelatan – La Contre Allee (08/04/2022)

224 pages – 21,00 €

Dans les poches des biches, le 5 mars à 15h30

On pense toujours « Lire est un plaisir solitaire », on dit toujours « J’ai jamais le temps de lire », et puis encore « J’ai mieux à faire, tiens ! qu’est-ce qu’on dit sur l’Ukraine ? et on se plonge un certain temps sur son smartphone », et pourtant Fernando, qui en a lu d’autres, nous dit « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas. » Et bien voilà, nous DANS LES POCHES DES BICHES, on fera un détour par la littérature ukrainienne samedi prochain, mais pas que, et on t’attend, toi, avec tes bouquins : romans, bd, essais, Jeunesse, dans un grand mélange de lectures, d’idées, d’émotions et de youkaïdi, youkaïda.

C’est tout les premiers samedi du mois,  salle du hublot et si tu veux juste passer un moment au chaud au milieu de livres, t’es (aussi) au bon endroit.
À samedi prochain, 5 mars, à 15h30, le club des bich’

Tant que la lecture est pour nous l’initiatrice dont les clés magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n’aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. » Sur la lecture, M. Proust, ed Sillages

Conseil lecture : Il faudra faire avec nous, de Lë Agary

Alors te voilà plongé dans le Black Bloc. Ou dans l’opération de sabotage de station d’essence. T’as le cœur qui bat. Fort les battements, hein. Ça va vite devant toi, les keufs ou les copains, ça va vite. Mais t’as l’habitude. Tu connais toutes les combines, depuis le moyen d’éviter les caméras de surveillance, à celui de forcer l’ouverture des panneaux publicitaires pour un petit nettoyage de l’espace public.

Ça y’est ? T’y es ?

Alors c’est que tu as entre les mains le bouquin de Lë Agary, « Il faudra faire avec nous ». L’éditeur (la maison Les Étaques, qu’on adore à PBMP pour son approche entre les sciences sociales et la littérature, on vous l’a déjà dit ici), présente le texte comme « un manuel de sabotage déguisé en roman ou, plutôt un roman déguisé en manuel de sabotage ». Suivant qu’on se trouve d’un côté ou l’autre du pavé, on préférera l’une ou l’autre interprétation. En tout cas, on ne vous conseillera pas officiellement de suivre les exemples de la narratrice du livre (Black bloc donc, pour faire vite), d’abord parce que c’est interdit, mais aussi parce que les cascades ont l’air bien risquées. Fun, mais risquées.

L’écriture est incisive. Vive. « On va pas faire de belles belles phrases », disait il y a quelques années la rappeuse Casez à propos de son rap hardcore. C’est pareil ici. Les mots s’inversent souvent, les phrases courtes se percutent comme les idées défilent dans la tête de la narratrice. On aime ou pas, mais on est forcément bousculé et c’est l’effet recherché. C’est parfois un peu dur à suivre comme un langage dont on n’aurait pas le code, mais comme le livre est très court, on s’en sort. Et puis ça bouge de manière assez jubilatoire alors on s’accroche aux basques de la narratrice en priant pour éviter la sortie de route.

On aurait aimé quelques moments de pause, pour prendre un peu le temps de la réflexion, voire pour capter quel est l’enjeu de cette folle course en avant. On en chope un ou deux à la fin, tous petits, mais beaux (« Nous désorganisons, nous déboulonnons, nous désorientons. Nous n’attendons plus rien de ton monde et l’aidons à s’effondrer. »). À part ça, il est légèrement autoréférentiel le bouquin, alors il n’est peut-être pas pour tout le monde. Ou alors si. Nous, on va le conseiller à des gens qui sont à des lieux de ça, «  pour que ça devienne banal, tellement banal que n’importe qui osera enrayer la planche à billets », dit à un moment la narratrice.

Antonin

Il faudra faire avec nous, Lë Agary, éditions Les Etaques

sortie le 25 février, 10 euros.

 

Conseil de lecture : Subtil Béton, par « Les Aggloméré.e.s »

Conseil de lecture

J’ai fini Subtil Béton il y a plusieurs jours, mais j’ai du mal à en parler de manière directe. Ce roman n’entre dans aucune case, ne correspond pas aux schémas classiques que l’on attend de la science-fiction. C’est comme si, pour l’aborder, il fallait prendre plusieurs chemins différents, les parcourir dans différents sens, sans que janais, depuis aucun point de vue, on ne puisse en saisir la globalité.

Cela est sûrement dû, en partie au moins, au mode d’écriture particulier de ce livre, dont les autrices livrent d’ailleurs un aperçu éclairant dans leur post-face. Ce texte a été rédigé au fil de quinze ans (oui oui, entre 2007 et 2022) d’ateliers de discussions féministes puis d’ateliers d’écriture. En ce sens, il se rapproche du livre « Bâtir Aussi » par le collectif « les Ateliers de l’Antémonde », auquel il revendique une certaine proximité. D’ailleurs l’argument, de manière amusante, en est l’exact inverse : dans « Bâtir aussi », une révolution avait fait chuter l’État autoritaire, la police et l’armée, et les personnages devaient se débrouiller avec leur Utopie autonomiste et ses limites, une sorte de « on a gagné, mais ça va pas être si facile qu’on le croyait ». Subtil Béton part d’un postulat exactement inverse. Cette fois, la révolution a échoué, a fini dans le sang et a laissé libre cours à l’autoritarisme et au technocontrôle d’un État soit disant écolo autoritaire, mais surtout fasciste-capitaliste, et les personnages doivent trouver un moyen de continuer à vivre et à lutter.

Ce qui est intéressant, mais déstabilisant pour le lecteur habitué à de la SF plus classique (même queer ou rêveuse), c’est que la narration s’attarde bien plus sur les relations entre les personnages, sur leurs états d’âme et leurs aspirations que sur le système qui les entoure. On passe beaucoup de temps aux côtés des personnages dans des réunions qui sentent le vécu d’autrices ayant participé à des mouvements de squat (elles se sont rencontrées, expliquent-elles aux Tanneries de Dijon et ceux qui ont lu l’infokiosque « La fabrique artisanale des conforts affectifs » retrouveront une part du propos). Rien de « sexy » (quel mot horrible dans ce contexte) ou fascinant dans les descriptions du technocontrôle ni de romantisme dans les vies de résistances que mènent les personnages. Le texte est comme râpeux, on se sent parfois englué dans les squats menacés d’expulsion avec leurs habitants risquant les « centres d’assimilation » dans lesquels on risque plutôt la mort que de signer un contrat d’accueil républicain. Bref, ça fait froid dans le dos, mais ça ne rend pas fougueux comme la « Zone du dehors » ou « Les Furtifs » d’Alain Damasio. Vous pensez que je critique ? Non, au contraire, c’est ainsi que c’est sûrement plus rée : boueux, froid et inconfortable.

Après un petit ventre mou que j’expliquerai par le foisonnement d’idées venues de la très longue période de maturation du texte (tu peux pas passer quinze ans sur un livre et couper les 2/3 de ce que tu voulais dire), le texte n’échappe pas à une petit envolée vers la fin, avec une sorte de coup d’éclat qui ouvre des perspectives à la lutte. Mais c’est sans le virilisme et les coups de massue auxquels on a parfois droit dans ce genre. C’est même plutôt poétique et rafraîchissant.

PS: À noter qu’un site bien foutu, https://subtilbeton.org/ complète la lecture de ce livre et en livre nottament plein de référence. Pour ma part, j’avoue que j’avais trouvé que Bâtir Aussi, Dorothy Allisson (les plus facile) et l’infokiosque cité plus haut.

Antonin